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Le syndrome Cendrillon
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Talon aiguille, sandale compensée,
mocassin pratique ou ballerine classique, la chaussure dans toutes ses
formes ne laisse jamais indifférent. Objet de séduction
ou de confort, elle en dit long sur nos désirs, nos fantasmes
et, accessoirement (!) sur nos besoins. Cet atout féminin est
un révélateur précieux de notre psychisme, si l'on
en juge la frénésie irrépressible de certaines
collectionneuses à se livrer compulsivement à l'achat
de ces objets de tentation...
Il est intéressant de voir l'évolution
de la chaussure tout au long de l'histoire, ainsi que toute l'ambivalence
dont elle est dotée dans l'inconscient individuel et collectif.
De la sandale égyptienne où le pied, orné de bijoux,
s'exposait sans pudeur, des semelles romaines parées d'or et de
pierres précieuses jusqu'aux chaussons de brocart cachés
par les crinolines et les amples jupons, la chaussure a tantôt été
exposée comme une parure, tantôt cachée du regard
des hommes — apercevoir une cheville provoquant bien des émois...
Pourtant, la chaussure est née
d'un besoin et sa création fut déterminée par sa
fonction : protéger du froid, de la chaleur, de la rugosité
des sols. De plus, elle témoignait du rang social de celles qui
les portaient, clivant femme du monde et ouvrière. Quoi qu'il en
soit, d'une place utilitaire, et un peu à la façon du concept
de D. W. Winnicott, elle se fait objet transitionnel, le pied évoquant
une partie symbolique du corps... Culte de la séduction, elle s'apparente
aussi à une fonction sexuelle. Métaphoriquement le pied,
pouvant symboliser le phallus, serait donc en relation étroite,
voire intime, avec la sexualité. Les bordels romains (les «
lupanars ») affichaient sur leur façade une empreinte de
pied D'ailleurs, ne dit-on pas « prendre son pied » ? Ou encore
« c'est le pied » ? Il n'est qu'à se rappeler les 2000
ans de torture imposés aux Chinoises et à leurs pieds bandés,
summum de la « délicatesse et de la subtilité »
et, paradoxalement, comble de l'érotisation : les quatre orteils
repliés sur la voûte plantaire, les pieds monstrueusement
déformés par des bandages très serrés, se
dévoilaient aux maris, qui, dans la jouissance d'un sadisme évident,
assouvissaient alors leurs fantasmes sexuels.
Il y a bien un lien direct du pied au plaisir
et les notions d'emprise, de contrôle, de domination, s'expriment
là dans toutes leurs forces. Rapport dominant-dominé, relation
sado-masochiste, si la femme a, de toute évidence, accepté
cette réclusion au nom d'une esthétique frôlant souvent
le ridicule — les fameuses chopines du 16ème siècle
les juchaient sur des talons de quelque trente centimètres ! elle
n'en a pas moins adopté une attitude très narcissique, doublée
d'un comportement de séduction pathologique. Aliénée
dans sa condition, à la fois chaste et séductrice, exclusivement
destinée à paraître au regard de l'homme un objet
oisif, passif et immobile, la femme n'a-t-elle pas caché, a travers
les siècles, derrière sa position de victime consentante,
un véritable bourreau abusant de ses charmes pour dominer le mâle
menacé d'angoisse de castration ?
Le talon haut est perçu comme un
instrument de pouvoir dans la séduction ; il transforme miraculeusement
une silhouette et même une façon d'être, ou plutôt
une façon de se montrer. Mais il apparaît aussi comme un
engin de torture, enfermant les coquettes dans de terribles souffrances.
Ce talon n'en demeure pas moins une invitation à la sensualité
débridée, à la provocation, et rassure la femme dans
sa féminité. Mais cette recherche reste fantasmatique puisqu'elle
est la quête d'une satisfaction à travers un objet donnant
l'illusion de pouvoir combler
le manque. Les achats inconsidérés prouvent qu'ils ne peuvent
ni guérir un chagrin d'amour, ni soigner un moral défaillant...
même si l'acquisition d'une paire de chaussures émane souvent
d'un réflexe compensateur ! En l'occurrence, il s'agit plus de
posséder que de se chausser... La fixation, dite anale en psychanalyse,
se dévoile ici dans le désir de possession de l'objet, de
son contrôle et du fantasme de pouvoir l'anéantir : les Romains
ne piétinaient-ils pas le visage de leur ennemi dessiné
sous leurs semelles ? D'ailleurs, accepte-t-on de se laisser « marcher
sur les pieds » ?
La chaussure touche la castration, au-delà du paradoxe ; d'une
part, elle est réductrice de l'image qu'elle véhicule, en
même temps qu'elle exhibe ostentatoirement une féminité
accompagnée d'un pouvoir certain ; elle induit plus ou moins fébrilement
une faille narcissique dans la constitution de cette même féminité.
La chaussure se révèle alors salvatrice ; il s'agit effectivement
d'une possible confirmation de l'imago féminine, la mère
n'ayant pas toujours autorisé à sa fille l'accès
à la féminité, ceci sur fond de rivalité inconsciente.
D'autre part, la castrations s'exprime également à travers
ce que Freud a défini comme « l'envie de pénis »
que la petite fille, puis la femme plus tard, masquera par son ambition
et sa soif de puissance. Ce qu'elle ne peut avoir, elle l'est et c'est
en s'identifiant à l'image phallique qu'elle fantasme accéder
au manque. Il suffit d'observer la petite fille qui, rêvant de talons
hauts, joue à « la dame » en chaussant les escarpins
de sa mère. Cette attitude, a priori anodine, déclenche
son imaginaire car, non seulement elle se projette en tant que femme en
devenir, mais aussi parce qu'elle sait inconsciemment toute la charge
symbolique présente dans la chaussure, que l'on retrouve notamment
dans les contes. Ainsi, le syndrome Cendrillon réveille un fantasme
d'idéal puisqu'une pantoufle de vair balaye subitement le cours
d'une vie, métamorphosant souillon en princesse. De même,
le pouvoir magique des bottes de sept lieues fait du Petit Poucet le sauveur
héroïque de sa famille...
Symbole de puissance, substitut de l'autorité,
représentant social et témoin du temps, la chaussure traverse
les époques sans jamais lasser et rencontre un engouement considérable
chez la gent féminine. Si l'homme, sous le prétexte fallacieux
d'un hommage à la beauté, a soumis la femme à immobilité
et à souffrance, la femme, elle, y a consenti pour mieux pouvoir
le dominer. Dans ce rapport névrotique dont on ne sait s'il y a
complémentarité ou utilisation, on comprend mieux maintenant
l'expression « trouver chaussure à son pied ». Et si
la chaussure aujourd'hui s'est démocratisée, elle n'en reste
pas moins un accessoire de beauté incontournable, « obscur
objet de désir »... 
Texte publié dans le numéro n°4,
Octobre-Novembre 2004, de Je Magazine
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