La maigreur,

phénomène de mode ?

 

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L’industrie de la mode a connu, ces derniers temps, un véritable raz-de-marée : accusée d’employer des modèles trop maigres, elle inciterait les jeunes femmes, très tôt soucieuses de leur image, à suivre les pas de leurs congénères, quitte à en devenir anorexiques. La presse, elle, en a fait ses choux gras, dénonçant la déferlante des ombres faméliques censées représenter le chic Français.
La beauté du diable - que l’on nomme ainsi pour évoquer la première jeunesse - n’est-elle pas à prendre au sens propre ? Diabolisation des corps, maigreurs érotisées, androgynies troublantes, les nymphettes paraissent aussi légères que la futilité, aussi évaporées qu’un rêve, aussi fugaces que la mode est éphémère.

Les silhouettes aperçues dans les défilés sont souvent les mêmes : des corps tantôt décharnés portant les stigmates de frustrations alimentaires, tantôt juvéniles révélant, de fait, le très jeune âge des mannequins. Ces presque femmes sans formes ni courbes nous rappellent sans cesse l’enfant éternel dont nous avons peine à nous séparer, d’autant plus que la tendance - à la mode ! - nous pousse ostensiblement à la régression…Et c’est là toute l’ambiguïté du milieu. Vendre du signifiant sexuel à travers des créations exacerbant le féminin par le biais de tenues audacieuses, extravagantes, impudiques sur des icônes androïdes aux membres filiformes, rappelant plus la prépubère que la femme fatale. Le culte de la jeunesse - très en vogue ces derniers temps ! - éveille des passions aliénantes telles que filles et mères s’enferment dans un cercle identificatoire dangereux. D’ailleurs, leur mise en scène dans une marque de vêtement joue souvent sur la confusion qui est la mère, qui est la fille ?, l’une et l’autre pouvant s’échanger leurs fringues à loisir, échappant à un certain ordre biologique. Le vintage tutoie la mélancolie. Le mannequin devient une poupée que l’on va habiller et déshabiller à loisir, selon des fantasmes non assouvis.
D’autant que ces ersatz asexués, jouant innocemment les faux-semblants de femme sensuelle sont les proies tacites d’un voyeurisme pédophile contre lequel lutte une société soi-disant pudibonde et moralisante.

Jamais les vêtements n’ont été aussi transparents, les matières aussi légères, les décolletés aussi plongeants. Jamais les bustes n’ont autant dévoilé les os là où la chair devrait s’épanouir. Est-ce l’abondance de nourriture qui tue à ce point le plaisir quand on sait que jadis, la graisse constituait une enveloppe rassurante ? Quid de l’angoisse du manque, angoisse profondément ancrée dans l’inconscient collectif, angoisse originelle et millénaire qui semble enfouie au plus profond de ces corps étroits ?

C’est à la mort d’un mannequin sous-alimenté ( quasi à jeun les quinze jours qui ont précédé un défilé ) que la polémique fit rage. Puis, un second décès suvint… C’est jusque-là que vient se nicher la négation du corps, la négation de soi tout entier alors que sévissent, au dehors, autant de messages incitant à la surconsommation.
Perdue entre le modèle social que ces "poids plume" minoritaires sont censées représenter et les pulsions persécutrices ( vécues comme des pulsions sales ) auxquelles elle est soumise, la gent féminine - de plus en plus jeune - combat quotidiennement avec son image, au risque de devenir asexuée voire déshumanisée : les carences alimentaires engendrent des troubles physiques comme l’absence de règles, les problèmes de fertilité, l’épuisement, ainsi que des troubles psychiques comme l’anorexie, la dépression.

Despote d’un corps-écran, d’un corps étranger au Moi, d’un corps éclaté qui, dans son fantasme, appartient à la mère, la jeune fille signifie sa spécificité corporelle tout en rejetant le corps maternel. La mode sert alors d’alibi à une pseudo-féminité dont elle va inconsciemment se défendre : je ne grandirai plus, je suis dans un fantasme de toute-puissance puisque je refuse tout apport de nourriture.
Ces pratiques pathologiques - de plus en plus répandues - s’apparentent à des auto-mutilations, c’est-à-dire des blessures infligées à soi-même, à son propre corps, passages à l’acte masochiques et punitifs faute de pouvoir libérer une parole. Si le corps de la mode a ses servitudes et ses idéaux, c’est pour mieux cacher une addiction au vide…