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Bien vivre sa famille "mosaïque"
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Selon l'étude de I'INSEE parue en juin 2003,
1,6 million d'enfants appartiennent à une famille recomposée
et un enfant sur quatre vit avec un seul de ses parents. Encore quelques
chiffres :1,1 million d'entre eux vivent avec un parent et un beau-parent
mais aussi avec un ou des demi-soeurs et demi-frères. Soit une
augmentation de 10 % pour ces nouvelles familles entre 1990 et 1999.
La famille est le fondement de la société
et parallèlement, elle ne saurait exister sans société
; elle s'organise autour d'un ordre parental, supportant la loi symbolique
qui interdit l'inceste. Sans cet interdit, elle serait désorganisée,
sans limites ni tabous. Elle ne transmettrait plus de valeurs et la différence
serait bannie, ignorée, bafouée. La toute-puissance patriarcale
n'étant plus, la place et le rôle de la femme l'ayant supplantée,
la famille a été bouleversée dans sa composition.
D'ailleurs, Lacan préfère au mot famille, l'expression complexes
familiaux. En effet, celle-ci s'applique plus que jamais aux familles
« mosaïques » qui tentent de reconstruire une structure
cohérente, harmonieuse, mêlant les différences de
chacun.
Les nouvelles familles
La famille recomposée n'est pas une invention moderne. Autrefois,
les épidémies et les guerres décimaient les populations
et les remariages étaient fréquents... Ce qui a changé
dans la structure familiale contemporaine, c'est le désir d'alliance
de deux personnes, désir qui repose avant tout sur l'épanouissement
personnel. La famille se forge sur le mariage d'amour et l'éducation
des enfants. Et non plus sur l'intérêt du patrimoine. Des
organisations plus complexes ont émergé et remplacé
l'autorité du patriarche ; elles favorisent la relation parents/enfants,
ceux-ci devenant véritablement centres d'intérêt.
Qu'elle soit traditionnelle ou recomposée, la famille est considérée
comme une petite entreprise dans le sens où elle est référence
d'une certaine appartenance. Cette référence est indispensable
à tout être humain pour construire son identité ;
elle est un élément organisateur et fondateur de la famille,
cellule de base de la société. La famille recomposée
correspond bien à cette définition : c'est du mariage, de
la filiation
et même de l'adoption (adoption mutuelle de tous les membres réunis)
dont il s'agit. La cellule familiale est, à la base, organisée
en une structure hiérarchisée, avec domination patriarcale.
Elle était jadis une communauté, constituée de parents,
d'amis, d'esclaves. Peu à peu, elle s'est restreinte pour ne former
qu'un noyau plus petit. Aujourd'hui, les nouvelles familles sont composées
des conjoints et de leurs enfants respectifs. L'esprit y est clanique
ou éclaté. La représentation de la famille recomposée
apparaît quelquefois comme étant l'image de la réunification,
de l'amour et du bonheur absolu. Mais il ne faut pas pour autant occulter
les souffrances et les difficultés qu'elle engendre immanquablement.
Ainsi que la multiplication possible des névroses individuelles
et familiales que chacun transporte. De là réside la difficulté
à recréer un nouvel équilibre et à trouver
sa place à l'intérieur de ce microcosme qui est souvent
source de conflits, de rivalités, de jalousies.
Chacun sa place !
Il est indispensable de considérer comment vivent ces familles
reconstruites et comment s'organisent ces « tribus »pour que
chacun trouve sa place, sans se sentir lésé ou sacrifié.
Bien souvent, le couple reformé arrive avec les enfants d'une première
union. Et c'est la source de vives inquiétudes l'enfant, ayant
pu mal franchir l'épreuve d'un divorce, n'est pas prêt à
accepter aussi facilement qu'un ou une inconnue prenne la place du parent
éloigné. Il se retrouve ainsi avec trois ou quatre parents
qui font figures d'autorité. Il peut se perdre parmi tous ces substituts
ou adopter une attitude de rébellion face à eux. De plus,
l'élargissement soudain de la fratrie peut rendre instable la place
d'aîné ou de cadet, bousculant l'ordre établi.
La famille, on l'a vu, est structurante ; elle est une clé de voûte
incontournable pour que l'individu se construise sur des bases solides
elle contient des limites, des repères, une autorité. Or,
dans la famille recomposée, il faut nouer de nouvelles relations
avec un nouveau groupe, se défaire de certains repères pour
en échafauder d'autres. Une belle-mère, un beau-père,
des frères et soeurs, peuvent très vite engendrer de la
rivalité. En outre, autant l'enfant garde l'espoir que l'autre
parent revienne, autant la rivalité envers le beau-parent accentue
inconsciemment le désir d'amour pour le parent restant. Face à
cela, le nouveau conjoint — en même temps qu'il s'investit
dans toutes les tâches de la vie quotidienne — doit aussi
laisser une place symbolique au géniteur. Ainsi, il doit être
soutenu explicitement par son partenaire, qui le reconnaît et le
désigne en tant que référent. Il n'existe aucun statut
juridique concernant le rôle du beauparent à l'égard
de l'enfant c'est cependant une responsabilité morale dans laquelle
il doit s'engager.
Instaurer une relation épanouissante
«T'es (tais) pas ma mère, t'as pas à me donner des
ordres » est une remarque classique, maintes fois entendue au sein
de ces familles patchwork. En effet, dans l'inconscient de l'enfant, la
place symbolique de la mère est déjà prise par la
mère biologique. Difficile de maintenir une certaine autorité
parentale dans ce contexte. L'enfant s'engouffre dans la place vacante
laissée par un parent. D'une part pour renforcer ses fantasmes
incestueux. D'autre part, et surtout, pour barrer la route au nouvel arrivant.
L' « héritier » s'installe ainsi dans une toute-puissance
sans bornes, imaginant être le chef de famille ! Par ailleurs, il
peut chercher à mettre en échec cette relation qui lui déplaît
tant... Pour ménager ce petit monde chaotique, il est important
de maintenir des limites et de conférer, à l'adulte responsable,
l'exercice de fonctions, non pas autoritaires et rigides mais humanisantes
et socialisantes. Pour instaurer une relation respectueuse et épanouissante.
Le beau-parent n'est là en aucun cas pour remplacer le parent de
naissance. L'enfant devient plus souvent encore le centre d'intérêt
du nouveau cercle familial —culpabilité des parents oblige
! —. On assiste alors parfois à un phénomène
d'horizontalité (la composition de la fratrie, l'ordre des enfants)
qui gomme les différences entre les générations (la
verticalité). Ce fait est flagrant lorsque la différence
d'âge entre les conjoints est
visible : l'écart entre beau-parent et enfants étant alors
minime, il renforce la difficulté de l'éducation, le fil
entre autorité et copinage s'avérant mince...
Doit-on tous s'aimer?
Évidemment, le souhait des familles recomposées est que
tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes parce que, dans
la famille, il y a de la pulsion de vie... Est-ce que cela veut dire que,
pour autant, l'on doive tous s'aimer ?
Le besoin de certitudes s'origine dans la perte des schémas traditionnels,
dans la vigueur de l'individualisation et dans la fragilité de
certaines éthiques. De fait, la famille constitue un refuge rassurant,
nid réconfortant où les habitants ont besoin d'être
soudés, unis, envers et contre tout. Vouloir à tout prix
le bonheur et l'harmonie au sein du système familial est certes
légitime mais relève aussi sans doute d'une grande illusion.
L'ambivalence réside dans le fait que, parallèlement au
désir d'épanouissement personnel, émerge le «
clan-bonheur-tout-le-monde-s'entend-bien ». Bien
entendu, il n'y a aucun devoir, aucune obligation d'aimer. Cependant,
apprendre à se tolérer, se respecter et ne pas empiéter
sur l'espace vital de l'autre, tout en lui prodiguant de l'attention et
de l'écoute, est un pas vers la réussite. Recomposer une
famille n'est donc pas chose aisée. Pourtant, chacun pourra dire
toutes les richesses que celle-ci apporte ; elle offre de nouveaux horizons
et une manière de reconsidérer les règles quelquefois
trop strictes des familles classiques, pour se libérer d'une rigidité
éducationnelle ; elle permet de développer des facultés
d'adaptation, d'acceptation, de renoncement et de tolérance ; elle
encourage l'autonomie, l'indépendance... Autrement dit, elle suggère
de bien grandir et de faire aussi grandir les autres. 
| Plus d'un enfant
sur deux souffre de la séparation de ses parents
« Chic! Mes parents divorcent
», c'est du cinéma. Aucun enfant n'accepte le coeur
léger que ses géniteurs ne vivent plus sous le même
toit. Même lorsque la situation conjugale est devenue infernale
pour tous. Car, d'une part, un enfant se vit toujours coupable (inconsciemment)
de tout ce qui est négatif et s'apparente à une crise.
D'autre part, l'enfance étant synonyme d'espoir, le jeune
enfant — et même l'adolescent — espère
toujours que ça va s'arranger... Si les enseignants disent
être étonnés du tout petit nombre d'élèves
appartenant à une famille « unie », sur 100 élèves
de parents séparés de classes primaires d'écoles
de la région parisienne, 72 ont avoué souffrir de
la désunion parentale. Tout en reconnaissant, pour 40 d'entre
eux, que mère, père et beaux-parents font un maximum
pour que tout aille bien.
Des capacités d'adaptation certaines
Oui, le petit d'Homme a la chance de posséder
de belles potentialités adaptatives ! Heureusement car la
vie est souvent rude dès les premières années
d'existence. Il faut savoir que celles-ci, tout particulièrement,
offrent cependant le privilège d'être dominées
par le monde fantasmatique dans lequel tout est possible. Le jeu,
notamment, reste un précieux vecteur pour évacuer
peines et sentiments d'impuissance. Ce travestissement possible
de la réalité s'actualise au quotidien puisque le
principe de plaisir prédomine encore (en moyenne, cet optimisme
structural s'impose jusque vers la seizième année
de l'individu). Peu àpeu, l'enfant s'octroie la mise en place
d'obstacles, toujours grâce à ses jeux favoris. Il
apprend à les franchir virtuellement. Il trouve alors les
stratégies qui conviennent. Ces aléas ludiques peuvent
être renforcés grâce aux copains avec lesquels
des luttes et des duels imaginaires se pratiquent, à la récréation
en règle générale. La vie entre en scène
progressivement. Les combats existentiels s'apprivoisent. Et avec
eux, de quoi les surmonter. À l'inverse, l'enfant hyper protégé
manquera d'assurance par combativité insuffisante. Il ne
s'agit donc pas de couper complètement l'enfant des réalités
familiales. Ce serait une bien mauvaise préparation à
son avenir.
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Texte publié dans le numéro 30, Décembre-Janvier
2006, de Signes & Sens Magazine
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