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La fatalité n'existe pas
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Il existe des individus qui se persuadent
être les victimes innocentes d’un sort qui s’acharne,
mettant en avant l’événement malheureux compulsif
comme extérieur et indépendant d’eux. L’Homme
s’est d’ailleurs toujours défendu de toute implication
volontaire ou involontaire lorsqu’il se voit soumis à ce
qu’il nomme « destin », laissant ainsi à une
force magique, supérieure, surnaturelle, inévitable, décider
de sa vie.
Les multiples occurrences auxquelles le langage populaire a recours illustrent,
de façon presque pléonastique, l’ancrage de croyances
en une entité divine, céleste, une main toute-puissante,
péremptoire à la loi implacable. Ainsi, l’Homme évoque
l’ordre du Ciel, de la Providence, du grand livre du Destin ou d’une
mauvaise étoile... Quand ce n’est pas la volonté des
dieux ou de la nature, la faute est attribuée à un autre
semblable, un tiers responsable, voire bourreau, qui place le pater dolorosa
dans la résignation, dans l’irrévocable. Il est intéressant
de noter que les belles choses et les bonheurs que nous procure la vie
ne sont
jamais les éléments incitateurs de réflexions ou
de projections mais bel et bien de notre fait, comme si nous l’avions
bien gagné, notre paradis.. .Alors qu’un événement
douloureux — et c’est bien normal — ne se mérite
jamais, il est vécu comme une punition, un châtiment. La
fatalité se colore souvent d’une connotation funèbre
; elle est vécue comme une malédiction ; elle échappe
à notre conscience, à l’explication rationnelle que
l’on tente de donner face à des situations négatives
répétitives, vécues comme inexorables tant elles
nous confrontent à notre propre impuissance. La fatalité
apparaît telle une instance agissant à notre place et indépendamment
de notre propre liberté. En fait, fatum est le nom donné
à quelque chose qui n’appartient pas à la conscience
et qui est, en quelque sorte, de l’ordre du destin.
Des mécanismes de défense
peu scrupuleux
Penser que la fatalité régit notre vie est une forme de
défense visant à s’ancrer dans un processus de passivité
et de victimisation. De fait, c’est se délester de toute
responsabilité inhérente à chacun quant à
ses choix ou ses non-choix, ses engagements, accepter la résignation
et laisser la destinée agir à notre place... Par-là
même, en se déresponsabilisant, on attribue à un autre
ce qui est mauvais et source de souffrances ; par clivage, en tant que
cible qui subit le mauvais sort, on ne peut considérer que ces
mêmes effets proviennent de nous. Or, la psychanalyse sait bien
qu’il n’y a pas de hasard, sous-entendant alors que les événements,
lorsqu’ils se nouent et se dénouent, ont toujours un sens
pour celui ou celle qui les vit. Freud, remarquant que l’existence
de certaines personnes se caractérise de manière frappante
par « le retour périodique d’enchaînements successifs
d’événements malheureux », parle effectivement
de névrose de destinée, le sujet paraissant subir ces situations
douloureuses comme une fatalité extérieure. Il insiste sur
le fait que ces répétitions jaillissent justement afin de
dire, montrer, divulguer, tout ce qui était maintenu jusqu’ici
dans l’inconscient. Ce qui compulse devient alors symptôme,
symptôme des parents, de la famille, subsistant depuis des générations.
En effet, le sujet est pris dans la chaîne des générations,
dans les filets de son histoire familiale transgénérationnelle.
Il vient au monde chargé de schèmes identificatoires inconscients
et s’inscrit malgré lui dans des fixations filiales —
travaux développés par René Laforgue — à
l’intérieur desquelles se dévoile insidieusement toute
l’influence pathogène de la structure familiale. Les inconscients
de cette véritable constellation s’attirent et se complètent,
se font l’écho de pathologies, de secrets, de dettes et de
réparations, de telle sorte que l’individu ne semble avoir
que peu de liberté face à un tel poids. Un homme qui reproduit
constamment l’échec dans sa vie professionnelle pourra penser
qu’il n’a pas de chance, que le sort s’acharne contre
lui malgré tous les efforts qu’il met en oeuvre pour parvenir
à la réussite. Cependant, c’est sans compter sur la
fidélité familiale qui peut l’engluer dans une situation
résistante, son inconscient s'arrangeant pour le maintenir dans
une précarité financière, à l’instar
de son père ou de son grand-père, par exemple... Cette forme
de loyauté inconsciente pousse l’individu à réparer
tandis que par sentiment de culpabilité, il va s’enliser
dans l’autopunition, rendant impossible toute forme de réalisation.
Idée fataliste et libre-arbitre
Pour
Carl Gustav Jung, « tout ce qui ne parvient pas à la conscience
revient sous la forme de destin », destin non pas en tant qu’une
puissance qui fixerait de façon irrévocable le cours des
événements mais plutôt comme un ensemble d’événements
composant la vie de l’être humain, artisan de celle-ci. Il
n’y a donc pas de fatalité, il n’y a que des conséquences...
En ce sens, le déterminisme se rapprocherait dans sa conception
empirique de la formulation connue « Les mêmes causes produisent
les mêmes effets » ; par déduction, puisque «
le plus petit changement écarte de grands malheurs », ce
même déterminisme s’oppose à l’idée
fataliste, qui, quelles que soient les causes, reste dans l’immuable...
Se pose alors la question du libre-arbitre qui offre au sujet le choix
— à commencer, pour certaines philosophies, par le choix
de son incarnation ; dès lors s’ouvre à lui le champ
de tous les possibles puisqu’il a la liberté de renoncer,
en l’occurrence à la fatalité ; or, renoncer, c’est
choisir...
Nos liens affectifs, nos orientations professionnelles, nos rencontres,
que nous pensons à tort fortuites, ne sont jamais le fruit du hasard
mais représentatives de ce que nous sommes, dans notre entièreté,
avec toute la singularité et l’unicité de notre être.
Refuser l’inéluctabilité d’un « destin
qui s’acharne » incite à être actant de sa propre
vie, à s’engager et à ne plus se laisser contrôler
par un autre réducteur. Au contraire, donner du sens à l’existence,
à ce que nous considérons comme des échecs, comprendre
et accepter les ruptures, permet de dégager et d’amorcer
un stade encore plus évolutif, davantage constructif.... 
Texte publié dans le numéro n°28,
Juillet-Août 2005, de Psychanalyse Magazine
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