Au secours, nous régressons !

 

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L'être humain présente une grande propension à se convaincre qu'il est plus doux et plus confortable de s'installer dans un état infantile ; celui-ci se glisse insidieusement jusque dans nos assiettes, notre langage, notre comportement vestimentaire et même dans 1'antre de notre intimité ; d'ailleurs, la culture pâtit de la tendance rationalisante qui consiste à vouloir « se faire du bien » ; ce prétexte peut très vite devenir fallacieux, dès lors qu 'il emprunte des voies libidinales d'un narcissisme qui dérive. Ainsi, trentenaires et quadragénaires, surnommés « adulescents » (adultes + adolescents), pourtant bien intégrés socialement, semblent imprégnés du trop grand souvenir de leur enfance qu'ils cherchent à prolonger...

Il faut dire que le mercantilisme ambiant, glorifié par une presse passionnée de fièvres éphémères, livre ponctuellement et de manière informelle un assortiment d'objets divers, inutiles, destinés à rien, sinon à engendrer un pseudo plaisir teinté d'oralité ; tout ceci autorise l'individu à s'accorder une pause régressive qui se veut appréciable, peu culpabilisante et, sans aucun doute, ultra sécurisante. C'est qu'on a besoin de « ces quelques grammes de douceur » dans un monde perçu hostile dans lequel se heurtent et cohabitent sournoisement pulsions d'agressivité, de domination et de compétition...

Ainsi, dans cet univers du paraître, où il importe bien plus de plaire à l'autre que d'être soi-même, s'affiche paradoxalement le désir d'un retour à un état antérieur - le monde de l'enfance-, impulsant l'individu dans une quête visant à s'offrir l'objet de sa satisfaction. De fait, voit-on fleurir dans les commerces maintes peluches originales, utilisées pour la plupart comme les fameux objets « transitionnels » des petits d'homme, grigris en tous genres censés porter bonheur et canards pour le bain refaisant surface, accueillis par des trentenaires a priori dénués de complexes, béquillant leur existence de ces petites choses en apparence anodines mais révélatrices de bien des manques...

Si Winnicott insistait sur le rôle essentiel du « doudou » quant au développement de l'enfant, il précisait aussi que son utilisation prolongée pouvait nuire à la réalisation du sujet, l'engluant dans une relation fusionnelle fantasmatique à son objet d'amour, la mère en l'occurrence... Dans ces conduites immatures, il s'agit d'une sorte de logique inconsciente ; effectivement, la recherche de la douceur, goûtée, délectée, introjectée et jouissive du sein maternel, à jamais présente dans l'inconscient de chacun, incite à un érotisme oral, identifiable en particulier par l'engouement de nourritures liquides, mixées, mâchées pourrait-on dire ; ainsi, consommés, mousses et purées en tous genres se substituent bien souvent aux plats traditionnels. Parfois l'oeil est complice, le contenant plus séducteur que le contenu, les doigts admis à grignoter les quelques délicatesses culinaires faisant office de repas (oubliés les bons usages !) ; bref, les plaisirs de la bouche se moquent souvent de cette ambivalence « bonne bouffe / mauvaise bouffe ». Dans le même registre, la bouteille prend des allures de biberon que l'on tète, quand ce ne sont pas des boissons lactées, sirotées à la paille...
Le « prêt à consommer » facilite l'ingestion immédiate et rapide ; le grignotage intempestif de sucettes parfumées et de bonbons acidulés atteste de l'immaturité délibérée de ces « adulescents » qui réinvestissent fortement les sens éveillés des premiers instants de la vie : les fragrances enivrent de vanille, de réglisse ou de chocolat. Les produits jouent sur l'affectif et sur les sens : l'enthousiasme s'oriente de préférence vers ce qui sent bon, ce qui est sucré, tendre, coloré, doux... D'ailleurs, la fin du XXème siècle s'est délectée du « cocooning » comme un acte visant à s'enfermer dans un cocon, un nid chaud, un ventre accueillant, nourrissant réceptacle de vie, doté d'une sorte de pare-excitation atténuant les agressions extérieures, installant quoi qu'il en soit le sujet dans une passivité narcissique toute-puissante. Le repli foetal ne favorise guère une ouverture sur le monde !

Après le cocon, a succédé l'inquiétant « burying » (bury : s'enterrer), acte singulièrement représentatif d'un repli de soi proche de l'état anorganique ou l'état premier de non-vie ; actuellement, le « nesting » (nest : nid), compulse avec l'air du temps et l'esprit du « tout comme à la maison », recréant le mécanisme introjectif inhérent au petit enfant et rétablissant l'état de plaisir, tel l'oisillon attendant la becquée... La tendance exhortée du « tout et tout de suite » n'échappe guère aux productions langagières à travers lesquelles s'exprime un vocabulaire restreint, limité, s'appuyant sur des onomatopées signifiantes et réductrices ; l'usage intempestif des téléphones portables et des SMS en est la preuve évidente, dénonçant, par la suppression de lettres et la condensation phonétique, la qualité de l'échange avec l'autre... Ce jargon, censé appartenir à une tranche d'âge relativement jeune, s'étend amplement à une population plus mature, qui, dans la mouvance actuelle, en adopte codes et rites, participant au phénomène accru du jeunisme, cherchant à repousser ainsi toujours plus les frontières de la mort.
Il n'est qu'à observer l'énergie déployée à évacuer des tensions désagréables, cet aveuglement forcené aidant au refoulement de l'insatisfaction : l'âge devenant un handicap certain, nier le temps qui passe semble la seule issue favorable compensatrice. Le comportement vestimentaire en est aussi le témoin évident ; il ranime l'innocence et la candeur enfantines, ambiguïté et confusion obligent : par voie de conséquence, nombril à l'air, la minijupe flirte avec couettes, socquettes et rose bonbon, l'écart mère-fille s'estompe, induisant rivalité dans la séduction et comportements déplacés... Même les objets utilitaires n'échappent pas, dans leur conception esthétique, aux formes rondes et ovoïdes, évocation édifiante de la mamelle nourricière : voitures, ordinateurs par analogies de formes, prospèrent jusqu'à devenir, incontestablement, des symboles de tendresse...

L'enfance, valeur refuge pour ces êtres nostalgiques d'un passé souvent insouciant et surprotégé, ressurgit au détour d'une musique, d'une émission de variétés, d'une soirée, réactivant les sensations enfouies, réanimant les héros du fantastique ; en attestent les Spiderman, Hulk et autres personnages cultes. Ce système maintient la société dans la culture de la jeunesse et de l'éternité, rendant accessible un rêve d'absolu, néantisant l'inéluctabilité de la mort ou, plutôt et de préférence, la projetant dans l'autre. Réchauffé, relooké, remixé, recoloré : du « re » au « areuh », la limite est infime...
Cette régression intemporelle se tisse sur la non-reconnaissance de la différence entre les générations. Le marasme ambiant que traverse notre époque active l'ampleur du phénomène ; il alourdit la conscience collective de représentations négatives auxquelles elle ne trouve d'autre issue que de les masquer par clivage, en les opposant à un optimisme frôlant le leurre, optant démesurément pour un monde au goût de paradis perdu, qui se voudrait meilleur...

Texte publié dans le numéro n°24, Novembre-Décembre 2004, de Psychanalyse Magazine