Aimer ne donne pas tous les droits

 

version Acrobat / Adobe Reader :

L’amour a servi et alimente encore une grande partie de la poésie et de la littérature. Il a une propension à déclencher l’imaginaire d’un inconscient collectif toujours ému par de belles ou de malheureuses histoires d’amour ! En somme, il est le reflet de la vie de tout un chacun...

Le sentiment amoureux touche tout le monde, un jour ou l’autre. Avec lui, on rencontre son lot d’ardeur, de joie, de volupté, d’abandon. Mais aussi de doutes, de peurs, de chagrins et de douleurs. Car si aimer est à la portée de tous, bien aimer s’avère plus difficile dès lors que cet élan nous renvoie à nos défenses les plus archaïques. Le Grec proposait deux termes, Eros et Agapé, pour distinguer l’amour possessif de l’amour divin. Quant au latin, il ne nous a laissé qu’un seul mot pour définir un état qui concerne aussi bien l’attraction sexuelle, le lien maternel, que l’amour de Dieu. Et pourtant, il convient de faire la distinction entre amour et attachement.

Un amour cannibalique
Lorsque l’amour est immense et submerge au point de ne plus être maître de nos émotions, lorsqu’il aveugle au point de ne plus agir de façon raisonnée mais selon des pulsions destructrices, il contribue alors à une menace psychique pour nous-même et pour l’autre. L’équilibre est rompu à une aliénation qui peut aller jusqu’au couple sadisme/masochisme. Voire jusqu’à la perversion. Mais celle-ci, souvent masquée, prend les formes d’un amour carnassier. On est mordu d’amour, on en pince pour lui ou on est ivre d’amour... Et lorsqu’on a un partenaire dans la peau, la logique est exclue. Il devient une chose, une propriété sur laquelle on exerce une emprise.
Toutes les notions de possessivité et de jalousie s’expriment au nom d’un sentiment qui devrait inclure le respect et la différence. Mais dans une recherche d’osmose et de fusion, il y a souvent confusion entre soi et autrui. La tendance qui vise à s’unir pour ne former qu’un tout ressemble à un amour égoïste qui, selon Platon, poursuit le partenaire comme un objet à dévorer. Dans cette forme pathologique, la distance n’est guère intégrée. Les reproches adressés à l’aimé(e) sont, en fait, ceux que l’on adresse inconsciemment à soi-même. Lorsqu’on aime quelqu’un, on l’aime s’il nous semble fait à notre propre image : une image favorable, complaisante et complice. L’amour implique donc une bonne dose de narcissisme.

L’intimité permissive
La difficulté à aimer réside dans l’impossibilité pour certains à se détacher d’un lien de dépendance. Pouvoir et domination fondent la relation perverse qui met dans l’incapacité totale de percevoir l’individu comme un alter ego : de fait, l’altérité représente une menace abandonnique et non une complémentarité enrichissante. Le lien amoureux devient névrotique dès lors que l’un est privé d’autonomie et que son espace de liberté est réduit. L’ambivalence du binôme amour—haine est si forte que la violence, tant verbale que physique, a vite fait de jaillir. Les mots dépassent souvent la pensée. Il est alors très facile d’employer l’humiliation pour attaquer le partenaire dans ses faiblesses. Ce que nous ne ferions certainement pas avec nos amis ou collègues. L’intimité donne trop souvent la permission à ce qui ne se dit pas ou ne se fait pas. Au nom d’un sentiment qui nous envahit, nous nous octroyons un droit de regard, de jugement sur celui ou celle qui compte le plus pour nous. Sans même considérer que ce droit peut être une attaque à son intégrité. Sous prétexte de bien faire, nous donnons des conseils, sans réfléchir une seconde à la portée d’un acte ou d’une parole. La séduction se met au service d’une manipulation habile et sournoise, parfois inconsciente, tant la peur de perdre l’autre est menaçante.

L’amour génital
Quand les manifestations amoureuses sont dénaturées par la passion dévastatrice ou ravagées par l’expression impulsive de 1’agressivité, le pseudo-amour porte atteinte plus qu’il ne construit. Dans l’adoration d’un être, soumis à la fièvre des sentiments, le danger consiste à se perdre. La relation ne doit en aucun cas faire régresser ; bien au contraire, elle est agent d’évolution. L’amour ne doit jamais admettre la destruction, quelle qu’elle soit et quels qu’en soient les motifs apparents. Lorsque la psychanalyse parle d’amour génital, dénué de tout calcul sordide, c’est bien pour mentionner une forme sublimée, altruiste et désintéressée, amenant au renoncement de ce que l’autre aurait. L’amour ne donne au pouvoir aucune légitimité ni aucun droit. C’est ainsi que la journaliste Catherine Rambert, dans son ouvrage « Si je pouvais revivre ma vie », paru aux Editions First, nous rappelle joliment à l’ordre La sécheresse du coeur est la pire des pauvretés. Un homme au coeur vide est un homme perdu, sans avenir et sans passé. Et au-delà de vos occupations, vos emplois du temps chargés, vos voyages, la première pensée de la journée doit être pour ceux que vous aimez...

Texte publié dans le numéro n°30, Décembre-Janvier 2006, de Signes & Sens Magazine