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Le paraître n'est pas un défaut
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La référence au paraître est
souvent péjorative dans la mesure où le terme se fait en
quelque sorte indissociable de l'être. Comme si l'être ne
envoyait et ne donnait à voir alors qu'une image tronquée,
trompeuse, déformée de la réalité...
Différentes acceptions se dégagent du mot ; il signifie
« se présenter à la vue », « manifester
sa présence », « être visible », «
avoir l’apparence de » ou « se faire remarquer par une
apparence avantageuse ». C'est un mot qui touche au corps et fait
appel aux sens. Il est ainsi chargé d’une forte subjectivité
puisqu’en « apparence », les choses ou les êtres
n’auraient qu’un caractère peu conforme à ce
qu’ils sont en réalité... On retrouve bien sûr
la célèbre allégorie du mythe de la caverne de Platon...
Si l’on considère, d’un point de vue philosophique,
que c’est parce que toute conscience appréhende le monde
tel qu’il lui apparaît que le sujet peut accéder au
monde objectal, l’éloge du paraître doit être,
de fait, inauguré !
Rechercher son double
Le paraître s’associe à l’illusoire, au superficiel,
à une promesse non tenue. Or, c’est par la vue dans un premier
temps, puis par notre sensibilité et notre intuition immédiate,
que nous parvenons à cet aspect du réel. La vue est un des
sens les plus investis dans la découverte de soi lors de l’épreuve
du miroir, puis dans la relation à l’autre. Tout contact
avec autrui est d’abord visuel : dans la séduction ou dans
l’affrontement, l’échange passe par le regard et ce,
dès la plus tendre enfance... Au fond, que cherchons-nous dans
les yeux de l’autre si ce n’est notre propre reflet ? Narcisse
ne recherchait-il pas son double ?
L’expression est nimbée d’ostentation et comme il ne
faut pas se fier aux apparences, ou encore qu’il faut sauver les
apparences, elle se heurte à une réticence toute compréhensible
mais non moins négative. Et pour cause : le paraître est
forcément éphémère, fragile, douteux. L’individu,
d’instinct méfiant, n’aime guère le mensonge
et la trahison.
N’oublions pas la stigmatisation du corps par les théories
dogmatiques selon lesquelles qui a trop soin de son corps perd son âme,
celles-ci opérant un clivage à jamais inscrit dans l’inconscient
collectif. Corps de douleurs, corps du péché, corps du sacrifice,
corps des châtiments, cette part trop matérielle à
laquelle s’accroche l’individu dans le paraître ne peut
être concevable au vu de la morale religieuse ou ascétique.
La racine étymologique « pare » se retrouve dans la
parade, désignant « l’étalage que l’on
fait pour se faire valoir » ; l’ancien sens de « se
parer » est de « faire un effort pour se procurer »
; ainsi, il a pour but de «rendre propre à l’usage,
à la consommation ». Enfin, dans une acception empruntée
à l’italien « parare », il est attesté
au sens de « éviter, protéger »... Le corps
devient vite emballage, marchandise, faire valoir, destiné à
faire voir, à vendre mais aussi à dresser une muraille qui
abriterait une forteresse. Paraître pour mieux se cacher, pour mieux
brouiller les pistes ou pour capter le regard de l’autre ?
Un autre langage
Sont mis en avant des signes extrêmement codifiés en tant
que signes sexuels patents. La nature elle-même utilise la feinte
et fait de ses artifices un spectacle attrayant chatoiement de couleurs
et danses séductrices font des parades animalières un théâtre
du paraître. Le caractère sexuel renvoie à la compétition
(Je suis le plus beau, le plus viril, la plus féconde) mais marque
aussi le respect et la reconnaissance. Sa manifestation traduit à
la fois une volonté d’appartenance et d’identification
à, ainsi qu’une distinction sexuelle. De toute évidence,
il s’agit toujours d’une mise en scène à l’égard
de l’autre.
L’enveloppe,
qu’elle soit corporelle ou vestimentaire — tout autant que
la mascarade intellectuelle — offre, par sa lisibilité et
son accessibilité instantanées, une évaluation mêlée
de préjugés et de projections. La perception tient de l’opinion
: ainsi, engoncés dans notre système de valeurs, de pensées,
d’éducation, nous restons hermétiques à la
différence. Forcément, le schéma classique est celui-ci
: celui qui a l’apparence de n’existe pas. Il fait illusion,
il est un autre, tel le comédien qui enfilerait son costume. L’histoire
connaît bien les esprits raffinés jonglant avec les joutes
verbales et les mots d’esprit : les Cours se disputaient, des plus
spirituels aux plus cultivés. L’art de paraître intelligent
s’avère tout aussi actuel. Pourtant, tout langage est une
aptitude à signifier ; en tant qu’être communiquant,
l’individu est pris dans un système de signifiants. Subséquemment,
toute manifestation a valeur de langage. Or, les signes apparents ne nous
disent pas toujours la vérité de l’Homme et du monde
mais ils briguent notre imagination et possèdent, selon Pascal,
des pouvoirs infinis qui dominent la raison. Pour Hans Bellmer, à
la manière de la psychanalyse qui puise dans les mots la quintessence
de l’Être et dont le discours est un rébus à
déchiffrer, le corps est comparable à une phrase qui vous
inviterait à la désarticuler; pour que se recomposent à
travers une série d’anagrammes sans fin, ses contenus véritables.
Le paraître constitue une façon de voir autrement. L’autre
ment de toute évidence cependant que l’illusion s’impose
comme la condition même de la vie.
Sans pour autant sombrer dans la dictature du corps roi, de l’image
de soi glorifiée dont notre société consumériste
est friande, le narcissisme apparaît indispensable dans le sens
où il accorde à autrui une existence. Voyons dans cet élan
une tentative de rapprochement et d’apprivoisement de l’autre.
L’envolée individualiste de la vaste quête du soi n’altère
que peu la dimension portée à son semblable. L’altruisme
naît de l’amour et de l’estime que l’on a de soi-même.
C’est le fameux Aime ton prochain comme toi-même. Sans lui,
quid de l’alter ego, de cet autre qui me ressemble tant et qui pourtant
n’est pas moi...
Un atout sociétal
Conditionnés par un environnement qui bannit la routine, se montrer
différents s’apparente aujourd’hui au dynamisme. Dans
un monde où tout bouge et de surcroît très vite, l’individu
— même s’il rencontre quelques tourments à devoir
s’adapter en permanence — bénéficie malgré
tout d’une permission : celle de se mettre en valeur et de pouvoir
en vérifier le résultat positif. Le XXIème siècle
ne fait plus de l’application à donner à voir le meilleur
de soi une pression insupportable. Il n’y a pas si longtemps que
ça, il n’était pas rare de croiser une jeune femme
dans la rue bigoudis sur la tête ! Les coiffeurs l’ont compris
la gent féminine a besoin de se sentir bien dans sa tête
dès le saut du lit... Les coupes de cheveux — coiffé,
décoiffé — sont un exemple parmi tant d’autres
qui vont dans le sens d’une alchimie singulière : le moche
peut se révéler beau. Autrement dit, la mocheté ça
n’existe pas !
Voilà bien des décennies que tous les secteurs font montre
d’une créativité à toute épreuve en
transformant un objet du passé et en le réactualisant (les
antiquaires, entre autres, ne s’en privent pas et nous donnent même
des idées pour notre plus grand bonheur). Faire du neuf avec du
vieux c’est, quoi qu’il en soit, ce que font les scientifiques
aussi. Il s’agit, pour la psychanalyse, du processus dit de symbolisation.
Le paraître n’est donc pas un défaut. À la seule
condition cependant qu’il garde sa véritable fonction celle
d’accueillir et de (se) rendre aimable... 
Texte publié dans le numéro n°29,
Septembre-Octobre 2005, de Psy Magazine
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