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De Lilith,compagne
originelle d’Adam,
à la femme du XXlème siècle
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Depuis l’aube des temps, a été
attribuée à la femme une place de seconde, de soumise, d’inférieure
à l’homme. Bien sûr, les sociétés matriarcales
ont existé. Bien sûr, de grandes figures féminines
ont jalonné l’Histoire, régnant en maîtres ou
jouant les éminences grises. Mais la femme n’en a pas moins
été désignée, de par sa seule fécondité,
comme source de vie et de malheur, responsable de la dureté de
la condition humaine et détournant l’homme du divin.
Alors que la Bible nous a toujours présenté Ève comme
première femme, créature coupable du destin de l’home
et du monde, il nous faut remonter en période assyno-babylonienne
pour retrouver les fondements du mythe de Lilith, compagne originelle
d’Adam et incitatrice pernicieuse par essence. Eprise de liberté
et se revendiquant égale de l’homme, elle présentait
déjà les prémices du féminisme actuel. La
femme d’aujourd’hui qui, au nom d’une liberté
amoureuse et du droit au plaisir, combat quotidiennement les préjugés
ancestraux et archaïques, n’est-elle pas tout simplement la
digne héritière de Lilith ?
Lilith, un succube ?
Que savons-nous de Lilith, au juste ? Qu’elle est la première
femme, figure démoniaque chassée du paradis terrestre, hantée
par la perversion de son désir, puis supplantée par Ève,
plus soumise puisque née de la côte d’Adam. L’image
de Lilith demeure, dans l’inconscient collectif, celle d’une
maîtresse des débauches, à la sexualité souveraine,
une mère indigne dévoreuse de nouveaux-nés, une femme
phallique et castratrice ayant refusé la domination de l’homme,
une femme finalement
trop libre pour être acceptable. D’ailleurs, la Bible ne la
mentionne que très peu. Les récits diffèrent quant
à la création de Lilith selon la tradition hébraïque,
elle aurait été créée en même temps
qu’Adam et non issue de lui, à partir du même limon,
donc égale à lui. Mais elle en fût détachée
pour devenir son épouse. Certains écrits précisent
que Lilith serait née de la boue et des immondices et non d’une
poussière pure, Dieu l’ayant offert à un Adam qui,
jaloux des animaux en couple, aurait formulé le souhait d’avoir,
lui aussi, une compagne... Un autre texte mentionne que Lilith aurait
voulu dominer dans la relation sexuelle, se mettant au-dessus, Adam, lui,
préférant une position plus classique... De sorte qu’elle
finit par s’enfuir par les airs, puis par épouser Samaël,
représentant du démon, qui, lui, accepta son émancipation.
Le refus de cet avilissement aurait accéléré sa destitution
en faveur d’une Êve asservie : l’Histoire nous montrera
qu’elle-même, tentée par Lilith transformée
en serpent, précipitera l’humanité dans le péché.
L’humain n’a-t-il pas toujours besoin d’un bouc émissaire
?... Cette femme, qui fut longtemps occultée par les religions
officielles, dérange, gêne car elle est la représentation
même des parts d’ombre de chaque individu projetées
sur l’objet de tous les vices, de toutes les tentations. De son
association au monde des ténèbres, de l’obscurité,
symbole même des sciences ésotériques, Lilith évoque
alors le refoulement, la censure, l’interdit. La légende
la décrit comme un succube, dérobant la nuit la semence
masculine, la détournant de sa fonction procréatrice, de
son réceptacle reproducteur, afin d’assouvir ses pulsions
sexuelles et ses pratiques hors normes, hors morale : elle est déesse
de la fellation, de la sodomisation et de la masturbation. De femme créatrice
de vie, libre, intelligente, active, révélatrice des pulsions
enfouies, incitant ses congénères à jouir de leur
corps et à vivre des passions, elle devint femme à la réputation
dangereuse, monstre des ténèbres, sorcière à
la sexualité débridée à un point tel qu’elle
fut représentée avec un vagin denté au milieu du
front... Béance du sexe féminin, constat de l’absence
de pénis, créant la terreur de la castration, le sexe féminin
est (bien) le lieu originel de l’inquiétante étrangeté,
le continent noir, selon Freud... La femme, dans son entier, taboue, est
de ce fait et par essence, tentation. La femme, en tant que premier objet
d’amour, représente la première séductrice.
Puis, par le regard sur le corps de l’autre se fait la découverte
de la différence des sexes, traumatisme qui pèsera sur l’homme
comme une menace et le contraindra à refouler ses désirs
oedipiens, pour sauvegarder son pénis. De cette angoisse naît
le refus du féminin, de la passivité, projetés dans
l’autre pour s’en défaire, s’en libérer.
Le masculin utilise sa propre organisation défensive pour lutter
contre sa peur de perdre son pouvoir, malgré un couple attraction/répulsion
signifiant.
La
femme libre inquiète les hommes
Même si les moeurs évoluent, la femme demeure, dans sa représentation,
une tentatrice désignant l’excès, l’absence
de loi et de raison, au surmoi faible... La femme moderne n’est-elle
pas une nouvelle Lilith ? Active, indépendante, ambitieuse, à
l’écoute de son plaisir, le visage de la femme du XXIème
siècle affiche une détermination forte quant à son
choix de vie, tout en prenant en compte sa spécificité.
Elle ne renonce guère à son désir. D’ailleurs,
elle se voit souvent reprocher un égoïsme évident,
alors qu’elle refuse juste d’être subordonnée
à une hiérarchie quelconque. Lorsqu’elle ne s’inscrit
pas dans un schéma traditionnel, dans un ordre familial, c’est-à-dire
lorsqu’elle a décidé de ne pas contribuer à
la hausse de la natalité, on la soupçonne d’avoir
une sexualité trop libre. Le nombre croissant de célibataires
qui choisissent de l’être n’est pas rassurant pour le
mâle. Refusant une culture de dépendance vis-à-vis
de lui et fuyant le modèle de l’épouse docile, la
femme libre inquiète les hommes et dérange les femmes mariées.
L’image de la mère se dévoile ici dans toute son ambiguïté,
puisque clivée, elle ne peut être que bonne ou mauvaise.
Bonne si la semence masculine sert à la procréation, mauvaise
si la femme s’en sert pour son plaisir et sa jouissance. Lilith,
la mauvaise, la démone faisant fi de la morale, n’est-elle
pas remplacée par Ève, la bonne, la pure, l’innocente
? De facto, sa naissance de la côte d’Adam indique implicitement
qu’elle ne peut être qu’inférieure à lui,
assouvissant ainsi son fantasme d’enfanter. De plus, le mythe de
la mère dévoratrice, cannibalique, ne trouve son fondement
que dans la crainte ancestrale de se laisser engloutir par elle, toute-puissante,
phallicisant son enfant pour mieux le garder à l’intérieur
d’elle, annihilant son autonomie, son évolution, maintenant
le lien oedipien et jouissant de celui-ci.
Lilith, écran de toutes les projections, de toutes les parts refoulées
de l’autre, ne peut devenir qu’un mauvais objet à écarter.
L’idée selon laquelle l’émancipation tend à
annuler l’innocence, la candeur, perçues innées chez
le personnage féminin, n'est qu’un simulacre visant à
le cantonner dans un rôle reproducteur et éducateur, l’évinçant
de tout pouvoir décisionnel. Des siècles d’Histoire
ont pesé sur l’évolution de la femme et si les traits
caractéristiques de Lilith ont été déformés,
bafoués, diabolisés afin d’éviter une révolte
contre le patriarcat, la situation semble changer peu à peu dans
les civilisations occidentales, malgré des disparités encore
notoires. La femme tend à prendre sa place, non pas celle qui l’inscrit
dans un rapport de force mais en tant qu’être humain et social,
revendiquant non plus l’égalité homme/femme mais sa
différence et son identité. 
Texte publié dans le numéro n°28,
Juillet-Août 2005, de Psychanalyse Magazine
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