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Accro au boulot :
un nouveau type d'addiction
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La société connaît
un nouveau type d'addiction qui, loin d'être liée à
l'ingestion de substances illicites, s'avère toutefois aussi
dangereuse. L'accro au boulot — ou le « work addict »,
voire même le « workaholic », néologisme américain
qui définit cette relation pathologique de l'individu à
son travail — se caractérise par la compulsion à
lui consacrer de plus en plus de temps et d'énergie. Au détriment
de sa vie familiale, affective et même de sa santé physique
et psychique.
A l'instar du modèle Japonais,
dont l'aliénation au monde de l'entreprise est saisissante, le
« boulomaniaque » ne compte pas les heures ; il destine
toute sa libido à une implication professionnelle aux limites
floues. Détermination, performance et compétitivité
jaillissent telles des lames acérées qui assurent le combat
et l'ascension sociale, scannant la moindre faille, rythmant abusivement
le quotidien mais occultant peut-être l'essentiel... Il s'avère
intéressant d'aller voir ce qui se cache derrière ce rite
compulsif qui se veut, somme toute, rassurant, normatif, positif même,
au regard d'un monde productif et hyperactif ; il s'agit-là de
comprendre les mécanismes conscients et inconscients qui constituent
le leitmotiv de ces acharnés du travail. Fuite, refuge, obsession,
passion, réparation narcissique... Le « trop actif »
ne doit-il pas, en fait, être envisagé comme miroir l'un
« trop refoulé »
Un culte ostentatoire
l'individu atteint de ce type d'addiction n'est pas conscient, de prime
abord, de la frénésie qui l'habite et qui le maintient en
état d'excitation. Doté d'un esprit de compétition
et de défi peu commun et grâce à une forte personnalité,
il met son désir de satisfaction professionnelle au service de
l'entreprise à laquelle il voue un culte ostentatoire. Une de ses
caractéristiques se traduit par l'impatience dont il fait preuve
— il ne supporte pas de perdre du temps —, maîtrise
et contrôle étant ses maîtres mots. Souvent perfectionniste,
fuyant la médiocrité, il est tenté de vérifier
dans les moindres détails le fruit de son labeur, à l'instar
d'un obsessionnel qui, par le rite accompli répétitivement,
se rassurerait d'une conjuration quelconque.
Le perfusé
du travail se trouve embrigadé, plus ou moins volontairement, dans
une représentation qu'il s'est créée et à
laquelle il est persuadé de devoir coller : le regard de l'autre
avec toute la reconnaissance qu'elle implique est primordial. Comme l'enfant
qui montre au parent ses nouvelles prouesses, l'adulte reproduit un schéma
affectif afin de s'imposer, d'être apprécié pour son
sens des responsabilités, de l'organisation, de l'anticipation,
mis au service du plus grand nombre. Avide de récompenses, de promotion
ou de félicitations, seule l'activité sociale semble identifier
le stakhanoviste de l'entreprise sous l'oeil d'un père, d'une figure
emblématique, à laquelle il chercherait à plaire.
Être le numéro 1, le meilleur, jusqu'à l'épuisement,
jusqu'à la perte d'une existence cohérente, équilibrée,
jusqu'à l'oubli de soi. Car sous la dépendance totale —comme
le serait un drogué ou un alcoolique — se tapit un profond
désarroi et, dans l'incongruité d'une telle agitation, se
devine un processus de réparation, de compensation égotiste.
Ainsi, l'arrêt de l'hyperactivité engendrerait une angoisse
du vide trop importante qui laisserait une béance propice à
ce qui ne peut être vu, vécu, ressenti, analysé.
Le plaisir pathologiquement censuré
Le maintien des préoccupations évite aux sentiments et aux
émotions d'émerger. La somme de travail représente
une peine infligée, une tentative inconsciente de régler
une dette. Ce sont de ces individus pour qui il est difficilement acceptable
de partir en vacances ou de prendre du repos, l'interdit sur le plaisir
étant implicitement formulé : en plus de négliger
leur famille, ils se débrouillent toujours pour gâcher d'une
certaine façon le temps de la détente. Ordinateurs et téléphones
portables sont leurs meilleurs alliés et grâce à ces
outils, l'entreprise n'est jamais loin... La rationalisation est souvent
de mise ! Arguant maints prétextes, ils sont dans l'incapacité
de faire preuve de discernement et de détachement. Embrigadés
dans la répétition, enchaînés à leur
névrose, ils se sentent dignes de la mission qu'ils se sont autoinfligés.
De fait, ces travailleurs exemplaires se rendent indispensables, agissant
dans une immense fourmilière laborieuse et disciplinée.
Il est évident que de tels comportements traînent leur lot
de troubles psychosomatiques. Les plus fréquents sont les troubles
du sommeil, l'hypertension artérielle, la fatigue chronique, les
problèmes cardiovasculaires ou encore les troubles
dépressifs.
Des « accros » aux « accrocs », la limite est
infime. Et s'il faut souvent « avoir les crocs »pour parvenir
au sommet — on parle bien de jeunes loups dont les dents rayent
le parquet !—, il ne faut pas pour autant s'épargner d'un
regard lucide sur soi, si tout nous laisse à penser que la «
boulomania » nous concerne. Un accompagnement thérapeutique
peut même être alors indispensable afin que les somatisations
ne s'aggravent ni ne se renforcent, dès lors qu'on les suspecte.
L'entièreté de l'être tient moins à ce qu'il
fait qu'à ce qu'il est réellement.. Ses actes seuls ne le
définissent pas toujours systématiquement. 
Ne plus s'identifier à la peine
qu'on n'a pas...
Voilà quelques décennies que nous vivons
à l'heure américaine du rêve possible. La pensée
positive, en particulier, a fait bien des adeptes et, pourtant,
les chiffres statistiques de la dépression sont en hausse
permanente. 9 % de la population française souffre de troubles
dépressifs confirmés. Alors, où se situe le
problème ?
La question s'impose quand on se penche, effectivement, sur les
multiples moyens dont dispose l'être humain aujourd'hui pour
être au mieux de sa forme. Et même si les 35 heures
sont plus que contestables sur le plan de la santé de notre
pays et de la santé tout court, toujours est-il que le citoyen
semble davantage écouté par les gouvernementaux qu'il
y a encore une trentaine d'années. Pour exemple, dans les
années 60, le salarié ne disposait que de trois semaines
de congés payés par an... Et pourtant ? De nos jours,
les gens se plaignent de tout, tout le temps, allant jusqu'à
s'identifier à une peine qu'ils n'ont pas Il manque toujours
quelque chose à l'individu du XXIème siècle...
C'est ici qu'il faut réfléchir. C'est là que
le bât blesse. C'est ainsi que la psychanalyse intervient
aussi la plainte récurrente doit céder afin que devienne
accessible la vraie racine de ce que nous nommons ordinairement
problème.
La plainte cache l'ensemble de nos belles qualités. Ce mauvais
réflexe nourrit le but d'attirer l'attention sur soi et ce
bénéfice reçoit majoritairement un accueil
favorable alentour les forts et les faibles s'acoquinent très
bien, comme les bien-portants et les malades, les dominants et les
dominés, sans oublier les nantis et les fauchés !
Les névroses s'attirent et se complètent, ce n'est
pas un scoop. Sortir de ce cycle infernal devient la solution.
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Texte publié dans le numéro n°29, Septembre-Octobre
2005, de Psy Magazine
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