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Pourquoi le poids nous dérange tant
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Bourrelets, poignets d’amour,
cellulite et capitons s’abstenir : l’ère de la minceur
et de la perfection ne saurait tolérer un seul de ces débordements
sous peine de discrimination morphologique. La lutte se veut active,
et les images idéales de corps, standardisées par un bourrage
de crâne visuel devenu presque subliminal.
Il est étonnant de voir comment,
dès le début de la vie, la notion de poids pèse déjà
dans la balance : sitôt que la femme apprend qu’elle est enceinte,
elle sait qu’elle doit faire attention à ses kilos. On ne
doit pas manger pour deux, rectifie-t-on aujourd’hui, mais deux
fois mieux. Puis on inspecte la croissance du foetus, en espérant
bien que ce sera un beau bébé, c’est-à-dire
un bébé joufflu d’au moins trois kilos 300. Plus l’enfant
mange bien, plus la mère est satisfaite. " Il vaut mieux faire
envie que pitié", disaient les anciens. C’est surtout
notre narcissisme maternel qui se voit flatté, estampillé
"bonne mère nourricière". Oui mais voilà,
le problème, c’est que ça ne dure pas ! Jusqu’à
un certain âge, un enfant dodu est signe de bonne santé.
Dès qu’il franchit le seuil de la socialisation, il se doit
d’être fin, de correspondre aux normes standard. Comme on
se doit d’être politiquement correct.
L’apparence se mue en dictature de la minceur, du filiforme, du
passe partout, passeport pour de bonnes relations, pour un bon boulot,
pour un bonheur assuré. Et le consommateur sait combien il est
difficile de résister, dans un monde de tentations intempestives,
à l’appel de la gourmandise.
Les industriels bourrent de graisses et de sucres les produits consommables,
les rayons des supermarchés titillent nos papilles, la publicité
joue à aiguiser nos sens, tandis que les féminins rivalisent
de trucs et astuces pour affiner notre silhouette…..Grosse hypocrisie
du racisme anti-gros ? Nous sommes dans le paradoxe d’une société
dichotomique, ballottée entre le plaisir et l’interdiction,
l’être et le paraître, la culture et l’ignorance,
le bien et le mal. Une émission dénonce la ségrégation
liée au poids ? A Laurence Boccolini, on demande comment elle gère
son image et ses kilos ; Guy Carlier raconte sa lutte contre son obésité…Non,
ces gens-là ne passent pas inaperçus !
Les rondeurs dans l'Histoire
Maints sondages réalisés auprès de la gent masculine
attestent de leur attirance pour les rondeurs féminines. Certains
auraient avoué qu’ils préféraient avoir dans
leur lit des courbes charnelles et épanouies, réservant
pour la galerie, les filiformes et autres tailles mannequin… Les
hanches larges, le ventre rond sont signes de fertilité les rassurant
eux-mêmes sur leur pouvoir phallique ! L’opulence des chairs
fait écho à la richesse de la nourriture ( maternelle pour
l’inconscient ) dont la représentation à travers les
siècles n’a cessé de séduire, notamment dans
l’art pictural : une belle femme de la Renaissance est grassouillette
; elle l’est au XIIIème et le modèle bourgeois du
XIXème fait l’éloge de la femme lourde et massive.
Alors que le gros était jadis signe de réussite, il est
aujourd’hui la preuve vivante d’une société
orale à l’extrême, d’une culture du manque, intolérante
à la frustration et fondée sur le tout et tout de suite,
sur le rythme des couples rétention / expulsion, introjection /
projection.
Le poids des apparences
Autant on aime qu’un bébé soit potelé, joufflu
à souhait et soit doté d’un bon appétit, signe
de bonne santé, autant l’adulte bien portant est figure de
dérision. On lui associe souvent des critères de lenteur,
d’oisiveté ; les employeurs sont même réticents
à embaucher des adipeux, ayant peur du peu de productivité.
L’embonpoint ne paie guère, il est pointé du doigt
comme un frein à la réussite dans un monde aseptisé,
formaté où l’apparence est première. Et pour
cause : le beau est associé au bon. Ainsi, lorsqu’une personnalité
présente des rondeurs hors-normes télévisuelles,
elle se fait un devoir de s’en justifier auprès du grand
public, revendiquant, derrière ses amas graisseux, ses capacités
professionnelles. C’est que les pulsions orales nous dérangent
profondément, à partir du moment où elles sont visibles,
remarquables, palpables (!). Elles dénoncent ce que nous exécrons
le plus : le plaisir englouti, introjecté goulûment, dévoré
avidement, jamais rassasié, de se remplir, de combler une satisfaction,
partielle, éphémère, de caler une excitation intense.
Et pourtant, on tolère officieusement l’ingestion de substances
illicites parce que "ça ne se voit pas" : la nourriture
hallucinatoire qu’est la drogue sauve les apparences et pallie à
toutes les défaillances, psychiques comme physiques. De même
que l’on va s’autoriser les sodas light et autres produits
allégés… le plaisir oui, pourvu qu’on garde
la ligne !
Un
argument de poids
Le regard s’arrêtant à cette différence gênante,
obnubilé par la seule homogénéisation physique vers
laquelle tout individu sain et normal devrait tendre, aucune interrogation
n’est amenée sur le sens profond d’un tel symptôme.
Il est plus facile d’accuser celui qui souffre de surpoids de se
laisser aller à la facilité ou de manquer de volonté
plutôt que de comprendre que le corps raconte une histoire, personnelle,
familiale. Etre rond peut en effet, avoir plusieurs significations, et
peut en dire long sur le symptôme…Etre enveloppé peut
s’entendre aussi comme désir de s’envelopper d’amour
maternel, d’affection, de sécurité. L’adipeux
dénonce, par l’ambivalence du mot ( a dit peu ), tout le
manque d’attention, de nourriture affective ( exprimée par
les mots, par exemple ) dont il a pu souffrir dans l’enfance ou
signifier un lourd secret de famille. A contrario, une personne souffrant
de surpoids racontait comment sa mère, soucieuse de bien remplir
sa fonction, lui assénait, au moment des repas, toujours la même
injonction : « Fais moi plaisir, mange ! » , associant confusément
nourriture et séduction ou, pire encore, la menace de désamour
: « Si tu ne manges pas, je ne t’aime plus ». De sorte
que l’ingestion inassouvie et sans cesse renouvelée, exigée
par le plaisir oral est un véritable appel à la figure maternelle.
Il n’est plus question alors de faim, qui correspond à un
besoin physiologique, mais d’appétit, du latin appetitus,
désir…
Comment, dès lors que l’on
a connaissance de ce corps en tant que lieu d’élection du
désir, ne pas considérer le poids comme le symptôme
d’une lutte inconsciente contre les pulsions animant l’homme
? Comment ne pas chercher à démasquer le sens profond qui
tendrait à humaniser notre regard plutôt que de juger hâtivement,
voire de condamner, selon de simples critères socioculturels ?
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