Le sein honoré

 

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Corseté, baleiné, pigeonnant ou sagement caché, si le sein a traversé les époques dans tous ses états, il n’en a pas moins suscité désir et convoitise, tant par son évocation sexuelle que par sa gourmandise… Qu’il soit généreux ou discret, en poire ou en pomme, il met l’eau à la bouche et ouvre l’appétit à bien des hommes… ravivant sans doute en eux des réflexes archaïques !


Symbole extrême de la féminité, les femmes lui ont de tout temps accordé un soin particulier car, outre la fonction biologique de l’organe, le sein revêt une valeur affective et psychique importante.
Dans l’histoire de la femme, le sein ne fut longtemps qu’un organe de lactation qu’elle se devait de conserver intact afin d’en assurer le rôle physiologique : l’allaitement. D’ailleurs, le mot "sein" n’existait pas, on parlait de mamelle. Atout majeur de sa séduction et outil essentiel à son ascension sociale, la femme à la Cour déploie sa gorge sans pudeur, bien consciente de l’enjeu érotique de ses formes généreuses. Le sein est alors libre d’être vu, touché, caressé, mis en valeur. L’apparition du corset balaye le symbole maternel, incitant l’homme à fantasmer sur le sein perverti qui se dérobe, plus qu’il ne se dévoile exerçant sur eux un pouvoir de fascination. Aujourd’hui libérée, la poitrine reste une partie du corps intime que l’on veut conforme à son désir, à l’évocation dichotomique indiscutable car plus que jamais, elle est ce qui caractérise visiblement le plus l’apparence féminine, et implicitement, la fécondité.
Symboliquement, le sein se rapporte à la mesure, à la limitation ; on lui attribue une notion de sécurité, de protection ( rappelons-nous la publicité qui compare le sein à un airbag ). Lié à la première nourriture, il est synonyme de don, de refuge, d’intériorité, de ressource, car de lui s’écoule la vie. Donner le sein induit le sens du sacrifice fait à l’enfant… La femme est alors terre nourricière - le sein est bien le siège de la conception - et cette représentation la relie aux hommes.
Dans sa plus simple définition, le sein est un organe pair très développé qui contient la glande mammaire. Toutes les femelles en sont pourvues car bien sûr, la mamelle, dans sa fonction biologique, est nourricière. Mais aujourd’hui, au delà de la composante anatomique et d’une fonction devenue, somme toute, secondaire pour nos civilisations, c’est l’aspect esthétique qui lui confère tout son attrait. La mode est aux jolis galbes et à travers eux vivent la femme et la mère, autrement dit, l’explosion de la sexualité et la source de vie.
En effet, le sein est constitutif de son identité sexuée : il propulse l’adolescente dans l’univers de la séduction et l’inscrit dans la lignée des femmes par un processus d’identification. Elle a conscience très tôt de l’ambivalence de ses atouts qu’elle sait dévoiler, dans un subtil dosage, à l’égard des rivales puis des hommes. Comme si la turgescence du sein se substituant à son sexe intériorisé, avait valeur de pénis. Elle a au moins ça, comme une fière compensation, que l’homme n’a pas et n’aura jamais, l’homme aux seins atrophiés. Contrairement aux organes génitaux, le sein par sa visibilité appelle à la reproduction, à la maternité.
De même que le membre viril, le sein, investi d’un fort érotisme, est érectile ; mais il évoque surtout le rond, le doux, le chaud, le sucré. En effet, lorsque

Winnicott parle de l’orgie de la tétée, c’est bien plus pour décrire cet état de grâce dans lequel le nourrisson se repaît à la fois de faim et de satisfaction que pour les seules composantes physiologiques du lait. C’est un lait

rassurant, protecteur, et surtout narcissique. Ce sein équivoque, devenu objet d’amour pour l’enfant, est élu pour le plaisir qu’il lui procure, dans le fantasme de retrouver unicité et complétude avec la mère.

Qui n’a jamais vu le visage d’un nourrisson, repu, le sourire béat et les joues rouges de plaisir ? L’attirance éprouvée n’est que la reviviscence d’un état pulsionnel visant à remplir un corps ressenti vide, réactivant de surcroît l’amour primitif.
Ce sein convoité, absorbé goulûment, presque de façon cannibalique lors de l’acte sexuel, alimente alors maints fantasmes…Il n’est guère étonnant qu’on lui attribue des métaphores gourmandes aux noms de fruits ou d’aliments. Les sens sont excités : outre la vision, la texture soyeuse ou veloutée de cette zone érogène appelle à la caresse ou au baiser, qui fait de l’approche sexuelle un plaisir tactile et buccal sensuel.
Le sein ouvre la voie au désir, et à l’imaginaire du plaisir, de la jouissance.

Mais dès lors qu’il est sexualisé, il s’enveloppe de pudeur et d’intimité. Et c’est bien là le dilemme féminin : elle le voudrait épanoui, aux courbes pleines et généreuses pour l’offrir à l’homme désiré, pour lui inspirer l’amour comme si celui-ci dépendait d’un idéal de forme et de beauté. Ces idéaux ne se détachent pas de l’association « seins conformes = femme féconde = amour de l’homme ». Le beau dans l’inconscient collectif se donne aisément à aimer, et comme le soulignait Freud, il est à la racine de l’excitation sexuelle. Mais l’organe participe aussi à la relation affective qui lie la fille à la mère, dans la transmission de la féminité de celle-ci. La mère lui lègue inconsciemment ce qui constitue le blason de la féminité, la fille lui en incombe, bien malgré elle, une part de responsabilité. Un petit sein sera perçu comme une atteinte pour certaines ; et tandis que les unes rêvent de faire gonfler leur poitrail, à coups de chirurgie ou autres méthodes peu naturelles, d’autres sont gênées par l’image archétypale de la mamelle nourricière. Il est bien évident que cette confirmation narcissique n’a rien à voir avec de quelconques formes plus ou moins avantageuses. Plus qu’une histoire de "bonnet" ou de silhouette, c’est d’abord comment elle a été perçue en tant que femme et comment elle se voit, elle, que la femme devient femme, indépendamment de toute caractéristique physique.
Que Dame Nature nous ait, ou pas, gâtées, peut-être est-il juste de dire qu’on a les seins qu’on mérite…

 

LE SAVIEZ-VOUS ?

- Au XIXème siècle, la croyance populaire archaïque voyait une analogie entre le sang et le lait maternel : le sang blanchi se serait transformé en lait… On note ici l’importance capitale de l’allaitement à cette époque, faisant des fameux "frères de lait", nourris par la même femme, de véritables frères de sang !

- Connaissez-vous Sainte Agathe ? Vierge martyre aux deux seins écorchés pour n’avoir jamais renié sa foi, elle est invoquée contre les maladies de seins et la stérilité, ou encore pour aider l’allaitement des jeunes mères.