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Comment ne plus s'inquiéter
de nos oublis ?
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Nous vivons dans une société de performance,
de compétition et de production, une société idéalisée
qui laisse peu de place à l’erreur et à l’oubli.
Maîtrise et contrôle sont les mots d’ordre mis à
l’épreuve dans tous les domaines — familial, social,
professionnel — de sorte que la moindre omission devient véritable
obstacle, entraînant un flot de doutes quant à la santé
de notre mémoire. Invoquant le surmenage de la vie quotidienne,
certains se pressent d’ingérer des « médicaments
miracles » censés combler une déficience, ignorant
bien souvent que ces « ratés » verbaux ne sont autres
que la vive manifestation de notre vie psychique. Alors plutôt que
de lutter contre ceux-ci, pourquoi ne pas les écouter afin d’en
comprendre le sens ?
Le phénomène de déplacement
Très tôt, Freud remarqua que nous commettions des lapsus
linguae ou des méprises gênantes lors de nos productions
langagières, allant quelquefois du simple oubli à l’emprunt
d’un mot de substitution. Sous couvert du pur hasard et d’une
apparente banalité, nous considérons souvent ces signes
comme des défaillances sans importance et non comme révélateurs
d’un désir refoulé. Or, c’est bien l’inconscient
qui s’exprime à travers ces actes, tout comme il jaillit
dans nos rêves ou encore dans la perte d’objets. Ces accidents
ou gestes maladroits constituent, de la même manière que
nos omissions, une formation de compromis entre une intention consciente
et un désir inconscient, formation par laquelle le refoulé
fait irruption dans la conscience. Mais ce retour du refoulé n’est
possible qu’à la condition de passer inaperçu, empruntant
des voies de substitution, meilleur mécanisme de défense
qui
soit pour ne pas être reconnu. L’appareil psychique joue du
processus de déplacement, de manière à détourner
l’intention visée par le conscient ; ainsi, un lapsus ou
l’oubli d’un nom pourtant connu agace, étonne, inquiète
par le caractère imprévu de son incursion, par sa drôlerie
ou son étrangeté mais laisse rarement indifférent.
Ces oublis sont temporaires et l’inexactitude du mot cherché
est reconnue ; seules la consonance et l’homophonie s’en rapprochent.
Cependant, ces désagréments continuent de s’imposer
à la mémoire avec persistance. Face à ces anagrammes
étonnants de syllabes défaites ou recomposées, on
l’a souvent « sur le bout de la langue » ou encore,
on a « la langue qui fourche » ; en effet, il s’agit
bien d’un discours réussi que celui de l’acte manqué...
Et si pour Lacan, « l’inconscient est structuré comme
un langage », il devient intéressant d’entendre le
discours comme un signifiant de l’inconscient, l’oubli étant
autant porteur de sens que la parole elle-même : l’oubli appartient
à l’inné, au « vrai self » et le lapsus
se révèle véritable preuve de l’instance littérale
de l’inconscient. Le discours, leurre produit par nos névroses,
est truffé de résistances, de fantasmes masqués,
comme en attestent donc les lapsus et les oublis.
Dans leur apparition jaillit un sens symbolique chargé de l’imaginaire
propre à chacun. Ces actes psychiques, dont il est toujours passionnant
d’en identifier l’origine, forment à eux seuls ce que
l’on nomme en psychanalyse un symptôme, non pas une maladie
d’ordre biologique, mais en tant qu'expression d’un accomplissement
de désir et réalisation d’un fantasme inconscient
servant à accomplir ce désir. Freud récusait toute
cause organique (la fatigue, par exemple) comme étant à
l’origine de nos défaillances ; d’ailleurs, il avançait
même que nous ne devrions pas renverser ne serait-ce qu’une
tasse de thé... manifestation encore une fois évidente de
la tendance inconsciente à se manifester.
Le processus du « souvenir
écran »
Il en est de même pour les souvenirs que notre mémoire s’évertue
à trier bien malgré nous ; ainsi, certains souvenirs apparemment
sans importance reviennent de façon récurrente au conscient,
alors que des événements objectivement plus importants sont
tombés dans l’oubli. Ce que Sigmund Freud a nommé
souvenir écran se rapporte au souvenir d’enfance dont l’évocation
est aisée et le contenu insignifiant. Pourtant, il est de nature
identique à toutes les formations de l’inconscient, soumis
à refoulement, déplacement, évitement. Lorsque le
mot ou l’acte manque, il est refoulé car susceptible de provoquer
des affects douloureux, de raviver des complexes, etc. Ce refoulé
qui subsiste dans l’inconscient, sous la forme de trace mnésique,
apparaît alors masqué ou du moins sous une forme plus convenable.
Un oubli peut donc survenir afin de satisfaire les exigences de la censure.
Dans son ouvrage Psychopathologie
de la vie quotidienne, Freud raconte un oubli de nom d’une patiente
« Lorsque j'ai voulu me remémorer le nom de cette personne,
je l’avais désespérément oublié et ce,
tout en sachant que celui qui le portait appartenait au cercle étroit
de mes intimes. Lorsque, quelques jours après, j'entendis par hasard
prononcer son nom, je sus naturellement qu’il était question
du démolisseur de ma théorie. Le ressentiment que je nourrissais
inconsciemment contre lui s’était manifesté par l’oubli
de son nom [...] ». Partie intégrante de la vie psychique,
l’oubli ne doit plus être perçu comme une entrave mais
bien comme le symptôme d’une situation originaire dont le
sujet ne veut rien savoir ; cette situation s’élabore par
une parole en suspens face à un manque dénié, évité,
l’individu tentant alors de restaurer en lui un principe de plaisir
rassurant. L’indulgence, l’écoute et la réflexion
peuvent nous aider à y voir plus clair dans ce que nous définissons
à tort comme des faiblesses. Bien au contraire, apprendre à
se servir de ces « dérapés » est sans doute
le secret pour se diriger vers une autoanalyse. S’en amuser, c’est
déjà utiliser d’une certaine façon la méthode
des associations libres, caractéristique de ce qui se passe, entre
autres, sur le divan... 
Texte publié dans le numéro n°28,
Juillet-Août 2005, de Psychanalyse Magazine
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