|

|
La féminité est-elle
le symptôme de l'homme ?
version Acrobat / Adobe Reader : 
Parée d'or et de pierres précieuses,
offrant sa beauté et sa grâce au regard des hommes, la femme
est l'incarnation de la féminité, lascive et puissante à
la fois, féline et impétueuse, enjôleuse et destructrice.
On l'imagine sans peine dans sa danse ondulante et langoureuse, faisant
habilement tinter chaînettes, anneaux et pendeloques, exhalant des
effluves épicés, dans toute cette somptueuse séduction
dont elle sait abuser pour mieux envoûter. On peut ainsi admirer
dans les oeuvres de Gustave Moreau, tour à tour Salomé,
Dalila ou Messaline : la femme fatale apparaît ensorceleuse, fascinante
de beauté...
Des
enjeux psychologiques
Du maquillage à la chevelure, des bijoux aux fragrances, la femme
a toujours cherché à s'embellir, à exacerber sa féminité,
à exposer ses attributs. Le maquillage des yeux et des lèvres,
le soin accordé à la chevelure comme à la tenue,
sont autant de signes ostentatoires mettant en évidence l'appartenance
à un sexe et l'affirmation d'un pouvoir. Salomé n'obtiendra-t-elle
pas la tête de Saint Jean-Baptiste ?
Si les parures font illusion et jettent de la poudre aux yeux, elles sont
en réalité bien plus que de simples artifices. Et si Platon
les condamne en les réduisant à duperies et mensonges, il
convient de chercher sur un plan analytique et symbolique les raisons
de cette mise en scène... haute en couleurs !
Signifiant marquant l'accès à
la féminité, le maquillage induit à la fois l'identification
à la mère et la séduction dirigée vers le
père. La fillette, très tôt, joue à se farder
: elle peut reproduire les gestes de sa mère de manière
mimétique, cette mère tant aimée à qui elle
cherche à ressembler. De fait, en présentant une image lisse,
sans défaut, le sujet idéalisé conforte la mère
dans son propre narcissisme, dans la représentation qu'elle se
fait de la femme. Inconsciemment, elle fantasme qu'elle a créé
sa fille selon son désir, à l'image de son idéal.
À travers ce simulacre, la fille incorpore le contrôle de
la mère, dont la trace reste relativement prégnante. Si
la mère a été perçue indifférente,
absente ou méprisante, le
maquillage constituera un élément pour capter son regard,
regard du premier objet d'amour. Elle cherche ensuite à se montrer
au père qui, par une remarque positive, va la conforter dans cette
image de séductrice et de rivale de la mère. L'adolescente,
plus tard, se maquillera en cachette car elle sait, plus ou moins consciemment,
toute la charge sexuelle évoquée par cet artifice.
Des enjeux aliénants
Le maquillage a ceci de paradoxal qu'il renforce la défense du
visage par l'emploi de fards, tout en l'exposant à l'extérieur,
le rendant de ce fait remarquable. Cette protection, ce masque, (l'italien
emploie le verbe truccarsi, littéralement « se truquer »)
apparaît comme une intention destinée à l'autre, dans
un enjeu narcissique parfois aliénant. Cet apparat suppose une
valeur érotique de l'objet ; une femme trop maquillée sera
d'ailleurs vite taxée d'objet sexuel, se livrant ainsi à
l'attention des hommes. On peut aussi y voir un lien étroit entre
la parure et la prostitution. L'image d'une telle femme, jouant de ses
attributs, que ce soit par le maquillage ou par le bijou, même dans
le but de se masquer ou de se valoriser, apparaît souvent comme
un stéréotype de la femme perverse, vénale, dangereuse,
manipulatrice, qui contrôle l'autre de ses charmes.
Ainsi, le bijou, constitué de gemmes et de métaux —dont
l'or — issus de la terre, évoque cette énergie libidinale.
Dans de nombreux mythes, les bijoux et les pierres précieuses sont
associés au serpent, symbole phallique par excellence. D'ailleurs,
d'après la perspective chrétienne, la parure est un interdit
divin ; elle représente la marque du péché. Les religieuses
ne s'abstiennent-elles pas de tout signe de féminité ?
Il n'y a quoi qu'il en soit pas de hasard quant à la mise en valeur
des différentes parties du visage. Pourquoi choisit-on de peindre
ses lèvres, d'accentuer son regard, d'orner ses oreilles ou d'entretenir
sa chevelure ? Zone érogène de la première pulsion
psychosexuelle, dite orale (dans le sens où le nourrisson prend
du plaisir à téter), la bouche est aussi souffle de vie
et par elle passe la parole. Elle représente la puissance créatrice.
De plus, bouche et feu, sont associés dans de nombreuses religions,
le feu symbolisant, dans l'inconscient collectif, la sexualité.
La mettre en valeur par le rouge (à lèvres) renforce donc
le caractère sexuel du geste, d'autant plus que le mot lèvres
désigne aussi chez la femme les replis cutanés de la vulve.
Ce sexe féminin, en comparaison de l'organe mâle, est intériorisé,
il est « rentré », voire manquant pour la petite fille
qui s'étonne de ne pas être comme papa, et fantasme avoir
été châtrée... L'ornement vient affirmer le
pouvoir féminin en se différenciant
de l'autre sexe et en combler l'absence. En l'occurrence, il laisse deviner
un état de disponibilité, de fertilité. La boucle
d'oreille n'en est pas moins un appel évident à l'autre.
Pour certains, l'oreille est un symbole sexuel, le conduit auditif ressemblant
fort à un vagin ; de plus, ce conduit constitue une sorte de centre
interne de la masturbation. À ce propos, l'histoire raconte qu'un
hérétique fut condamné au Concile de Nicée
pour avoir dit : « Le verbe est entré par l'oreille de Marie
». La thèse sera reprise selon ces termes « Réjouis-toi,
Vierge, Mère du Christ, qui par l'oreille a conçu ».
Quant au percement de l'oreille, il est une forme très ancienne
d'engagement et d'appropriation, marque des esclaves. Ainsi, la femme
et ses boucles d'oreille sollicite, souvent sans même le savoir,
un désir de se lier à l'autre... Quel message encore fait-elle
alors passer lorsqu'elle souligne au crayon le contour de son oeil, la
paupière chargée et le cil papillonnant ?
Sacré chez les Egyptiens, l'oeil est de nature solaire il est source
de lumière et de fécondité. Il apparaît comme
le signe de la connaissance, de la perception surnaturelle, représentant
de l'âme. Pas étonnant que la poésie persane et arabe
l'associe, par métaphores, aux notions de magie, de danger, d'ivresse.
Dans l'Islam, le poison se dégage de l'oeil de la vipère.
D'ailleurs, il est impossible pour l'homme de regarder la Méduse
droit dans les yeux, sous peine d'être transformé en statue
de pierre...
La parade de la séduction se retrouve encore dans l'importance
que revêt la chevelure, qui est nimbée de certaines vertus,
telles le pouvoir, la puissance, la force vitale. La chevelure se révèle
comme une des principales armes de la femme. Jadis, des cheveux dénoués
traduisaient une disponibilité, un abandon dans la sensualité
et une provocation certaine pour la religion, la crinière attisant
l'envie et le désir. On n'oubliera jamais le sort imposé
aux collaboratrices de la deuxième guerre mondiale, exhibées
le crâne tondu, sur la place publique, châtiment ultime pour
une femme privée de ses atouts. Le voile cache aussi ce qui est
tentation. L'homme n'a jamais été insensible à l'ensemble
de ces charmes. Ainsi, pour certains, ornements factices masquant la nature
profonde de l'être, pour d'autres raffinement et sublimité
de la féminité, la femme ne demeure-t-elle pas, finalement,
comme le précisait de façon énigmatique Jacques Lacan,
le symptôme de l'homme, dans toute cette perplexité dont
il se sent et se sait aliéné ? 
Texte publié dans le numéro 28 Juillet-Août
2005, de Psychanalyse Magazine
|
|