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Le rêve, voie royale de
l'inné
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Il est des rêves qui marquent par leur intensité
ou leur originalité et parfois même par leur incongruité.
Il y a ceux qui sont indescriptibles, ceux dont il ne reste que des bribes
éparses insignifiantes ; il y a les terrifiants, les récurrents
et bizarrement, il existe des rêves anodins dont on se souvient
encore des années après.
Quelle que soit sa nature, le rêve fascine
et intrigue car il est souvent en décalage avec la réalité.
Depuis Freud, nous savons que le rêve est la voie royale de l’inconscient
et qu’il manifeste des désirs et des fantasmes refoulés.
Mais il demeure aujourd’hui une énigme difficilement déchiffrable
puisque soumis à formations de compromis, déplacements,
condensation et censure. Il n’est alors qu’une « esquisse
» sur une toile de maître...
Un puissant révélateur
de l'intime
Le rêve a toujours tenu une place importante dans les traditions
des sociétés primitives. Ainsi, lors de rites initiatiques,
il marque le passage de l’adolescent à l’homme. Dans
les civilisations antiques, il était à l’origine de
maintes croyances et faisait véritablement partie de la vie quotidienne.
Le rêve se trouvait alors interprété comme source
d’explications aux maux physiques ou comme message anticipatoire.
Tantôt songe annonciateur, tantôt expression de la volonté
divine dans la Bible, il fut par la suite écarté sous l’Inquisition
qui condamna son étude, l’assimilant à des pratiques
de sorcellerie... De fait, l’Occident, plongé dans une dissociation
conscient/inconscient, écartera la vie onirique au profit de la
pensée religieuse et intellectuelle.
Pourtant, l’art
— et particulièrement la peinture — regorge d’images
fantastiques directement issues de l’inconscient : de Jérôme
Bosch, dont les toiles chaotiques ne sont pas sans évoquer l’aspect
visionnaire de l’artiste, à la fameuse oeuvre d’Heinrich
Füssli, « Le cauchemar », mettant ainsi en scène
sa fascination pour le monde des rêves, jaillissent l’obscur
et l’intime de chaque être. Le mouvement symboliste qui puise
son expression dans l’onirisme — entre autres — se rapproche
de l’instance psychique théorisée par Freud et tente
de révéler les zones enfouies de l’esprit, de matérialiser
les rêves et les pulsions inconscientes. L’approche du symbolisme
reste toujours intéressante — bien que peu innovante : l’art
a sans cesse utilisé le symbole dans le sens qu’il rejoint
l’organisation psychique en figurant autre chose que la réalité
visible et accessible. C’est cet autre langage des idées
qui fera écrire à Mallarmé « Peindre non la
chose mais l’effet qu’elle produit ».
De la même manière, le rêve, qui se réfère
à une réalité psychique, possède un fonctionnement
interne et les signes n’ont donc de sens que pour le rêveur
seul. De fait, notre réveil peut s’accompagner d’une
représentation aussi surréaliste qu’une toile de Dali...
Cette oeuvre picturale n’a alors de signification que compte tenu
de l’histoire propre à l’individu. « On rêve
avant tout de soi et à travers soi », déclarait Jung.
Ces productions nocturnes ont leurs propres lois puisque soustraites à
la volonté de la conscience, rendant complexe la moindre interprétation.
Il s’agit pour Freud « d’un rébus à déchiffrer
comme un texte sacré ». Point de tendances moralisatrices.
Mais une somme d’affects, de souvenirs, de vécu qui, doublement
chargée d’un passé transgénérationnel
et d’un inconscient collectif riches, font du rêve une terra
incognita... C’est pourquoi la recherche empirique d’un message
codé, dont le sens serait dévoilé grâce à
un dictionnaire, reste inconcevable.
Une nécessité biologique
L’exégèse onirique ne s’appuie sur aucune vérité
préétablie et n’utilise le symbole que selon un contenu
subjectif. D’ailleurs, il existe un tel paradoxe entre la perception
de l’image, les sensations qui l’escortent et sa mise en mots,
que le contenu manifeste s’en trouve d’ores et déjà
amputé. Il l’est d’autant plus que le phénomène
de condensation vise à l’abréger, le rendant de fait
plus complexe encore. La vision n'est qu’une façade, à
l’instar du discours, l’idée demeurant l’essence
primordiale. Selon l’apport lacanien, le symbole même est
affaibli par la métaphore et la métonymie.
Sans l’hypothèse de l’inconscient, suggérait
Jung, le rêve ne constituerait qu’un absurde agglomérat
de bribes éparses et de déchets de la vie diurne. Or, il
est tout sauf insignifiant : expression, accomplissement d’un désir,
satisfaction hallucinatoire d’un besoin, décharge d’un
trop plein d’angoisse psychique, gardien du sommeil. Jung insista
également sur la fonction créatrice du processus onirique.
Les récits de Descartes attestèrent, de leur côté,
de la capacité de chaque individu qui, à l’écoute
des manifestations de son inconscient, peut puiser à la source
ses potentialités quant à son devenir. Lorsque les neurophysiologistes
s’intéressèrent vers 1950 à la formation des
rêves, ils découvrirent vite que ceux-ci constituaient une
nécessité biologique pour l’être. Le lien établi
entre le rêve et les pulsions instinctives confirma la théorie
analytique freudienne, d’autant plus remarquable qu’elle ne
s’étayait, à l’époque, que sur des faits
observés... Vécue comme une révolution, la découverte
du sommeil paradoxal et de son lien avec le rêve, malgré
nombre de controverses et de détracteurs d’une théorie
psychanalytique qui appartiendrait au passé, s’imposa de
manière évidente. Les scientifiques révélèrent
le sommeil paradoxal comme une activité physiologique dont le seul
résultat objectif est l’activité onirique. Et Michel
Jouvet, dans son ouvrage Le sommeil et le rêve, paru aux éditions
Odile Jacob, de constater à son tour que « le rêve
rend opérationnels les conditionnements innés de nos systèmes
neuronaux. C’est le gardien de l’équilibre psychique
et des comportements spontanés... ». Il est donc maintenant
une vérité avérée qu’il s’agit
bien de notre part d’inné qui fuse dans notre sommeil, conditionnant
nos désirs... 
Texte publié dans le numéro n°32,
Mai-Juin 2006, de Signes & Sens Magazine
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