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Sachons désunir les jumeaux...
pour le meilleur !
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À l’affût d’un signe distinctif,
notre regard passe de l’un à l’autre, incrédule
de tant de conformité. Ces jumeaux, dont la similitude fraternelle
semble former une symétrie parfaite, bouleversent par leur ressemblance
extrême et bousculent notre image narcissique. On cherche désespérément
une particularité physique un grain de beauté, une cicatrice,
un front légèrement plus bombé ou un nez moins saillant...
Non, le double gémellaire n’est pas un clone ni un duplicata.
Et même si les événements qui jalonnent l’évolution
de ces sujets étonnants tendent vers une similarité, sachons
les désunir... pour le meilleur !
Le mythe ancestral de l’androgynie
Dans toutes les cultures, le phénomène des jumeaux a suscité
un intérêt particulier : manifestation divine dans l’Antiquité,
intervention du maléfique pour la France du XVIème siècle
ou encore, conviction d’une âme mortelle et d’une autre
immortelle... Ainsi, nombre de croyances ont égrené les
décennies maintenant le regard troublé sur ce couple singulier.
Il faut rappeler que l'inconscient collectif est imprégné
de mythes symbolisant la dualité de tout être et la lutte
de ses tendances ambivalentes (présente dans le récit biblique
de Jacob et Esaü), cristallisant la quête du double idéal
(pensons au mythe de Narcisse), donc celle du couple parfait (l’âme
soeur).
Tels Adam et Ève issus de la même chair, les jumeaux réveillent
en chacun de nous le mythe ancestral de l’androgynie, en tant qu’image
de l’unicité fondamentale, de la fusion originelle. C’est
dans cette recherche hypothétique d’absolu que l’Homme
tend à fusionner avec l’autre dans l’élan amoureux.
Platon, dans le Banquet, raconte ainsi le regret de la division des corps
et la recherche effrénée de sa moitié à jamais
perdue...
Un double indifférencié
Les jumeaux, après avoir connu pendant neuf mois la promiscuité
utérine et vécu toutes leurs premières expériences
infantiles ensemble, ont, pour la plupart, toutes les peines du monde
à se séparer. Et c’est bien compréhensible
le contenant qu’est la paroi utérine se confond avec cet
autre, de telle sorte qu’à la naissance, le contact symbiotique
vise à
restaurer l’enveloppe intime et rassurante de la matrice. Ne pas
naître seul, voici l’expérience inédite des
jumeaux qui va privilégier, tout au long de leur vie, un lien unique
et fusionnel. Les monozygotes (issus du même oeuf) sont identiques
: ils possèdent les mêmes gènes, les mêmes empreintes
digitales. De fait, la confusion identitaire installe la paire dans un
couple indissociable où la différence n’est pas à
chaque fois bien reconnue. Et ce d’autant plus si les parents les
appellent systématiquement « les jumeaux » ou «
les jumelles », les englobant de la sorte dans une même entité...
Ou s’ils choisissent des prénoms commençant par la
même lettre ou le même phonème ! Entre écho
et miroir, la complicité qui les lie les exclut quelque peu du
monde extérieur, entretenant une communication proportionnelle
à leur degré d’intimité. La relation à
la mère n’apparaît pas comme une relation classique
dans le sens où, dès le départ, elle est une triade
: le partage du nid, du sein, du soin, du regard, de l’intention,
de la disponibilité même, renforce l’entité
gémellaire à l’excès. Plus que le couple mère-enfant,
le couple fraternel fonctionne à l’unisson dans une synchronicité
savamment (et inconsciemment) orchestrée. L’ autre, ce double
indifférencié qui lui ressemble tant, est protecteur car
il pallie l’absence de la mère. Ne pas être seul se
substitue au ne pas naître seul de sorte que l’autre, moitié
fantasmée, est miroir permanent. Les parents qui entretiennent
des relations fusionnelles avec ce duo indissociable — rassurés
de voir leurs enfants soudés et ravis de pouvoir projeter leur
fantasme de couple idéalisé —, ont une propension
à s’effacer devant une telle osmose. Il est alors préférable
que le cordon invisible qui relie les jumeaux, les maintenant dans une
microsphère, soit délicatement défait. Afin que chacun
puisse s’émanciper et s’individualiser, comme l’enfant
prend naturellement de la distance avec le couple parental pour se construire.
Trop de jumeaux souffrent de l’éloignement ou de la séparation,
faute de n’avoir pas appris à fonctionner seuls. C’est
alors un déchirement qui n’est pas sans rappeler l’angoisse
de dissociation du nouveau-né... Il faut toujours avoir à
l’esprit que chaque personne est unique et possède une identité
individuelle à respecter. À vouloir faire pareil, on en
vient à bannir la différence qui constitue la singularité
de chacun. Aussi est-il important, dès le plus jeune âge,
d’encourager chaque membre de la paire à s’affirmer,
à s’autonomiser, à faire sans l’autre, histoire
d’acquérir une indépendance qui sera bénéfique
à tous deux. Tout au long de leur vie d’adulte... 

Texte publié dans le numéro
n°32, Mai-Juin 2006, de Signes & Sens Magazine
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